Seduction of the Innocent (ou le jour où le comics fut assassiné)

 

codemoral

 

 

Si je vous demande de me citer un des plus grands ennemis du Comics, il y a de fortes chances pour que vous me citiez « Thanos », « Lex Luthor » ou encore « Le Joker ». Mais détrompez vous, le plus grand ennemi est bien réel, et à lui seul, il a presque réduit à néant tout un genre. 

 

 

Lorsque je suis avec des gens et que je partage mon amour incommensurable du comics, une phrase me revient souvent « Dis moi mon p’tit Nico, t’es gentil et tout ça mais tes histoires de super-héros en collants, c’est quand même toujours un peu la même chose, non ? ». Et force est de constater que le comics grand public américain n’a pas la même diversité scénaristique que le manga ou encore notre bonne vieille BD franco-belge. Je me suis donc demandé pourquoi ? Est-ce que nos sauveurs américains sont trop occupés à bombarder des pays désertiques pour notre liberté et manger des hamburgers pour s’occuper de la richesse de leurs univers imaginaires ?

Et bien non ! Contrairement à la croyance européenne populaire, les Américains sont des gens intelligents (Moins que moi, plutôt comme vous on va dire.) et ils sont bien conscients de la « pauvreté » de leur genre. Alors comment expliquer cela ? La réponse tient en un seul nom… Et ce nom a fait trembler plus d’un super-héros ! Il s’agit de Fredric Wertham !

 

 

Wertham himself
Wertham himself

Wertham est un psychologue allemand né en 1895 dans la charmante ville de Munich. Très tôt dans sa carrière, il émigre aux Etats-Unis. En 1935, il se fait connaître du grand public en participant au procès d’Albert Fish (N’allez pas cliquer sur ce lien si vous êtes à table) en tant qu’expert par la défense et en le déclarant fou (En même temps, pas besoin d’être psychiatre pour déclarer qu’un mec qui mange des gosses est fou mais passons…). En 1934, son premier livre est publié. The Brain as an Organ est une étude des maladies mentales basée sur les travaux d’Emil Kraeplin, un des pères fondateurs de la psychiatrie moderne. Travaillant régulièrement avec des jeunes violents, il commence à analyser les facteurs déterminant ces comportements. Il s’intéresse donc aux médias de masse sur les esprits plus fragiles (les enfants et les adolescents majoritairement). Et en 1941, il publie Dark Legend, où est raconté l’histoire vraie d’un jeune meurtrier de 17 ans qui, selon Wertham, avait une obsession pour les films et la bande dessinée.

La seconde guerre mondiale obligea Wertham à mettre ses travaux entre parenthèses. Mais en 1948, dans une Amérique, bien que victorieuse, choquée, notre ami psychologue commence une grande croisade anti-comics. Il n’était pas le seul à s’insurger contre la « violence » du neuvième art mais son statut d’expert acquis lors de ses nombreuses participations pendant des affaires judiciaires lui confère une grande crédibilité aux yeux du grand public.

Et c’est en 1954 que les attaques continues de Wertham envers les comics atteignirent leurs apogées avec la publication Seduction of the Innocent. Véritable pamphlet anti-comics, il y dépeint de nombreuses représentations ouvertes ou suggérées  de violence, de sexe, d’usage de drogue et autres thèmes adultes dans les « crimes comics ». Il y gagne même un des premiers points Godwin de l’histoire en déclarant que « Hitler était un débutant au regard de l’industrie des comics » quant à l’enseignement de la violence et du racisme. Le livre devient un best-seller et de nombreux extraits sont publiés dans des grosses publications accréditant les mots et l’impact de notre ami. Il y raconte également des crimes qui auraient été commis par des lecteurs de comics en soutenant mordicus sa thése : « La lecture de comics pousse les jeunes vers la criminalité ! »

 

Les conséquences se font très vite sentir. De nombreuses villes organisent des grands bûchers pour brûler des comics, de nombreuses œuvres se voient censurées ou pire encore, totalement interdites à la vente. Cela marque le début de bons nombres de faillites pour des petites maisons d’éditions. La réponse des plus grandes maisons d’éditions ne se fait pas attendre, ils lancent le fameux Comics Code Authority. Une charte qui délimite une certaine censure et empêche certains excès que les comics ne peuvent plus dépasser. Dans les grandes lignes :

  • Le fameux CCA
    Le fameux CCA

    Toute représentation de violence excessive et de sexualité est interdite.

  • Les figures d’autorité ne doivent pas être ridiculisées ni présentées avec un manque de respect.
  • Le bien doit toujours triompher du mal.
  • Les personnages traditionnels de la littérature d’horreur (vampires, loup-garous, goules et zombies) sont interdits.
  • La publicité pour le tabac, l’alcool, les armes, les posters et cartes postales de pin-ups dénudées ne doivent pas apparaître dans les magazines.
  • La moquerie ou les attaques envers tout groupe racial ou religieux sont interdits.

 

L’instauration de la CCA est critiquée des deux côtés du débat sur les comics. Wertham estime la mesure peu efficace, refusant de croire à un organisme qu’il juge trop proche des éditeurs. Et pourtant, même si la CCA n’a aucune autorité sur les éditeurs non-membres, il devient  de plus en plus difficile de publier des comics sans son approbation,  Une exception importante est l’éditeur Dell qui refuse de rejoindre la CCA, déclarant que ses comics n’ont nul besoin de l’aval du CCA, étant déjà sains depuis le début. Dell peut se permettre cette attitude de par la réputation familiale bien établie de ses publications (notamment des séries dérivées des personnages de Disney) et de la part importante du marché qu’il représente à l’époque. Classic Illustrated refuse également, mais comme cet éditeur est spécialisé dans l’adaptation de classiques (Robin des Bois, Frankenstein, etc…) en BD, il n’est pas accusé de corrompre la  jeunesse américaine. Ce n’est toutefois pas le cas de nombreux éditeurs plus modestes qui font faillite. La variété de la production de comics diminue avec l’instauration du code. Les éditeurs ne se risquent plus à publier autre chose que des histoires directement destinées aux enfants, faisant fuir le lectorat adulte. Ceci renforce l’association classique du comics avec un divertissement pour enfants, préjugé qui reste aujourd’hui encore présent dans les esprits.

 

Bref, le genre est aseptisé. Toute créativité est presque tué dans l’œuf et il faudra attendre les années 60 pour que les créatifs se rebellent. Car c’est effectivement dans les années 60 et le début de la période hippie que le comics renaît. Une vague de comics dit « underground » voit le jour. Abordant des sujets totalement interdit par le code, ces oeuvres sont vendues hors du circuit traditionnel (entre autres dans le circuit hippie). Etant donné que ces comics sont vendus hors du système, le comité ne peut rien faire pour contrer ça. Ce qui constitue un des premiers contre-coups de cette charte.

En 1971, le département de la santé demande à Stan Lee (Il y vraiment besoin de le présenter ?) de créer une histoire sur les méfaits de la drogue. Dieu… Je veux dire Lee accepte et écrit une histoire de Spider-Man dans laquelle un ami de Peter Parker se drogue. Le CCA n’approuve pas l’histoire sous prétexte que même si le scénario dépeint la consommation de drogue de façon négative, elle montre quand même l’usage de stupéfiants. Marvel décide quand même de sortir l’histoire sans l’approbation du Comité et obtient un accueil plus que favorable tant critique que public. Et le CCA reçoit ses premières critiques de l’opinion publique. Dans la foulée, de nombreuses personnes, frustrées par la censure se lancèrent dans le fanzine et créèrent leurs propres histoires. A la surprise générale, Wertham encouragea ce loisir en le déclarant créatif et sain. A la suite de ces paroles, il fut invité en 1974, à la New-York Comic Art Convention. Malheureusement pour lui, son accueil fut plus que chahuté, les personnes présentes le fustigèrent pour son attitude agressive pour le comics et son acharnement à le détruire. Ce moment marqua la fin de l’intérêt de Wertham pour le comics.

Un putain de chef d'oeuvre je vous dis !
Un putain de chef d’oeuvre je vous dis !

Cette première victoire offre un climat de relâchement des standards et la même année, le code est modifié. Non seulement la consommation de drogues peut être représenté (à la condition qu’elle le soit de façon négative), mais certaines histoires de monstres peuvent à nouveau être traitées. Pourquoi certaines ? Car seuls les monstres ayant un passé littéraire comme les vampires ou encore les loup-garous peuvent être développés. Les zombies par exemple, manquant d’un passé littéraire, restent interdits. Il sera amusant de voir comment Marvel va détourner le système en appelant ses zombies « zuvembies »… Étrangement, ça passera « crème ».

Cet assouplissement du code, même si il un garde un côte moralisateur, ouvre la porte à des nouvelles histoires et commence à porter ses fruits. Il donnera, par exemple, une des meilleures histoires de Green Arrow de l’histoire de DC Comics : GREEN ARROW & GREEN LANTERN (Et je ne vous conseille pas la lire, je vous y oblige !). En 1981, Wertham décède.

 

Le code continua à évoluer un peu. Le plus gros bouleversement eu lieu en 1989. Les homosexuels sont enfin ajoutés aux  groupes de personnes que les comics ne doivent plus dénigrer (Avant l’homosexualité, étant considérée comme une perversion, ne pouvait pas être évoquée). Le CCA commence à péricliter, en effet, de nombreux nouveaux canaux de vente commencent à apparaître et le comité ne peut pas tout surveiller. De nouvelles maisons d’éditions (Image Comics, Dark Horse,…) commencent à apparaître et ces dernières, ne voulant pas être censurés par un organisme mourant, refuse d’y adhérer. En 2001, la bête est presque achevée. Marvel se retire du comité et développe son propre système de classification. Et en janvier 2011, DC se retire et décide de ne plus soumettre aucun de leurs comics et qu’ils ne verseront plus un dollar au CCA pour le droit de contrôle de leurs oeuvres. Ce dernier coup mettra donc au terme aux agissements de l’organisme et se voit donc totalement dissous !

 

Et ce n’est que maintenant que le comics se reconstruit réellement de ses années de censures, mais comme les héros, dont le comics aime tellement dépeindre les aventures, il ne fait nul doute que le neuvième art américain se relèvera encore plus fort de cette aventure.

Nicolas

Nico, 27 ans, touche-à-tout professionnel depuis 15 ans. Je n'ai pas vraiment de spécialité, je m'intéresse vraiment à tout. (et peut-être même à ta soeur). Sinon, j'aime les FPS, les (MMO)RPG, les STR, les simulations, bref, tout ! (Sauf Dark Souls, c'est trop dur !)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :